Magloire N Mpembi

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Au Royaume des porcs (Richard Martineau, le Journal de Québec)

Si Weinstein a pu se comporter aussi longtemps comme un porc, c’est peut-être parce que Hollywood est une porcherie, peuplée de producteurs lubriques et de starlettes ambitieuses prêtes à tout pour connaître leur moment de gloire.

Pour chaque actrice qui a refusé courageusement les avances de cet ogre, combien ont accepté ?

Et après ça, les stars nous font des leçons de morale…

Alors qu’elles se fermaient les yeux lorsque les monstres à qui elles doivent leur carrière se comportaient en véritables tyrans, terrorisant les uns et agressant les autres en toute impunité.

 

Une chanson, une danse, des nonnes…

Une petite polémique secoue depuis peu les réseaux sociaux congolais. Elle concerne une vidéo où l’on peut voir des religieuses se trémousser sur la chanson Eloko  de Fally Ipupa. C’est l’occasion de partager un regard sur notre attitude à l’image (1) et à la pudeur dans les œuvres d’art (2).

1.   L’image à l’épreuve des réseaux sociaux…

D’entrée de jeu, il sied de rappeler que les Religieuses comme tout autre personnage plus ou moins public doivent faire attention à l’image qu’ils offrent au public qui peut être source de malentendu ou d’interprétation ambiguë… Sur sa page Facebook, Yolande Elebe fustigeait, il n’y a pas si longtemps l’entourage de feu Étienne Tshisekedi qui laissait divulguer des photos où on le voyait en plus ou moins mauvaise posture (pieds nus posés sur une table basse, verre de vin ou de champagne en main à bord d’un jet privé alors que le peuple croupit dans la misère…) De même pour Marcellin Cisambo, grand fanatique de Zaïko devant l’éternel (comme moi), les vidéos circulant le montrant se trémoussant avec maestria sur le son de Mama Siska peuvent être mal perçues lorsque l’on sait qu’il était à l’époque Gouverneur d’une des provinces les plus touchées par les affres de la guerre. Ainsi, il est assez facile de comprendre que la vidéo des religieuses catholiques (ayant fait vœu de chasteté, d’obéissance et de pauvreté) dansant sur une chanson de Fally Ipupa à la connotation sexuelle plutôt explicite puisse choquer…

Cependant quand on observe les images, on se rend compte, sauf erreur de ma part, qu’il s’agissait probablement d’une fête se déroulant dans un couvent ou une salle paroissiale… Il s’agit au final d’une manifestation privée. Une des questions à se poser en ce moment-là est celle de savoir qui serait à la base de la diffusion des images d’une manifestation privée sur le net. Les religieuses ont-elles donné leur aval à cet effet ? A-t-on le droit de diffuser les images d’une fête privée sur internet sans l’autorisation des concernées ou des organisateurs ? J’aurai tendance à répondre par non aux deux dernières questions. Je doute que ce soit une de ces religieuses qui ait diffusé le film sur le net. De mon point de vue, la première personne à blâmer dans l’histoire est le diffuseur de ces images… Ce n’était pas utile et cela a plutôt tendance à causer du tort qu’à faire du bien. Il demeure pourtant une question fondamentale : est-ce que les religieuses catholiques ayant fait de pauvreté, d’obéissance et de chasteté peuvent danser une chanson aussi sexuellement connotée ? C’est en partie l’objet de la deuxième partie de ce texte.

2.    De moins en moins de pudeur dans la chanson…

Que des chanteurs évoquent des thématiques grivoises, érotiques, voire pornographiques, dans leurs n’est en soi pas un phénomène nouveau. Les anciens connaissent ces chansons de Lwambo que la génération de nos parents écoutait en cachette et qui lui ont valu la prison… La pudeur m’empêche de reproduire le texte ici concernant par exemple une forme de sous-alimentation… Il n’y a pas si longtemps Koffi Olomidé, Nyoka Longa ou Boketshu 1er durent faire face à la justice pour un cri qui faisait l’apologie d’une rencontre plus ou moins violente (Etutana yango yango)…

Ce qui semble particulier aujourd’hui, les propos sont de plus en plus crus et gravés sur les formats commercialisés, et diffusés sur les chaînes de radio et de télévision à des heures de grande écoute. Si Franco Lwambo était allé assez loin dans la pornographie, il n’avait pas enregistré ses chansons sur vinyle. Les versions écoutées qu’on se passait sous cape étaient des enregistrements plus ou moins pirates des concerts…

Lorsque l’on organise une fête en famille, il est de plus en plus difficile d’écouter ces chansons en présence des parents, grands-parents, beaux-parents, des neveux, ou de ses enfants. Quand j’organise une fête, les albums récents de Koffi Olomidé et ceux de ses clones sont bannis ! Je ne me vois vraiment pas dansant Eloko oyo en présence de ma belle-mère et de mes neveux. Ce qui n’exclut cependant pas en d’autres temps, en d’autres lieux, en petit comité que je puisse m’éclater… Je vous l’ai dit je suis fan de Zaïko et je vous assure danser Okotondisa mibali na motema na yo lokola 207, moto na moto akita na arrêt na ye c’est un vrai régal. Je ne considère pas que ce soit de l’hypocrisie, mais plutôt une forme de respect.

La difficulté avec les normes de pudeur est que les limites sont très floues. Ce qui à moi parait choquant ne l’est pas forcément pour les autres… Il faut savoir trouver un certain équilibre. Mon professeur de bioéthique à la faculté de Médecine, feu le pasteur Kitikila me disait un jour qu’il ne voyait pas d’inconvénient à prendre une bouteille de bière tant que l’on ne s’enivrait pas et que l’on n’avait pas un comportement déplacé sous l’emprise de l’alcool… Cependant, en tant que pasteur, et sachant que cela pourrait choquer ses ouailles, pour rien au monde il ne prendrait sa bière en public ou dans une terrasse… Me voilà donc obligé de tenir ma promesse, celle de répondre à la question de savoir si les nonnes ont le droit de danser sur une chanson aussi sexuellement connotée… Je m’abstiens de répondre dans l’absolu, laissant cette tâche à la mère générale. Peut-être qu’il faudra y consacrer une session de l’Union des supérieurs majeurs (USUMA) ou de l’Assemblée des supérieurs majeurs (ASUMA). Je peux néanmoins dire ceci : en comité restreint, en privé, les gens (y compris les religieuses) ont le droit de faire ce qu’ils veulent tant que cela n’empiète pas sur les droits des autres et sur leurs propres convictions. Cependant, lorsque l’on occupe une certaine position sociale, il est judicieux de veiller au contrôle de l’image que l’on diffuse.

En définitive, rappeler à ceux qui viennent à nos fêtes et autres manifestations (deuils, conférence…) qu’ils n’ont peut-être pas le droit de tout filmer, qu’ils n’ont en tout cas pas le droit de diffuser ce qu’ils ont filmé sur YouTube, Facebook, etc. sans notre consentement devra de plus en plus faire partie des annonces des maîtres de cérémonie…

Mawâdi Nkosi Mpembi

 

Au-delà de l’interdiction des concerts des musiciens congolais en Europe…

Quelques heures après les échauffourées ayant conduit à l’interdiction du concert d’Héritier Watanabe à l’Olympia de Paris, il est nécessaire de prendre du recul et d’essayer dans la mesure du possible de comprendre ce qui est en jeu dans cet affrontement entre les Combattants1 et les artistes musiciens congolais. Le texte qui suit peut être subdivisé en trois parties. La première explique ce que l’interdiction des concerts signifie pour les combattants, la deuxième rappelle le rôle des artistes en général et des musiciens congolais en particulier dans une société (congolaise) en crise et la troisième s’interroge sur les issues possibles à explorer dans le contexte actuel de la République démocratique du Congo.

De quoi l’interdiction des concerts est-il le nom ?

Le mouvement des combattants émerge il y a une dizaine d’années dans les milieux congolais de la diaspora. L’invasion du pays par la coalition rwando-burundo-ougandaise, le déficit de démocratie, la misère des familles restées au pays ont servi de catalyseur à une prise de conscience aigue de la diaspora sur la situation catastrophique du pays. Un autre facteur qui pourrait également être évoqué est la crise financière mondiale de 2007-2010 au cours de laquelle beaucoup d,emplois et des revenus ont été perdus. Il faut savoir que les congolais de la diaspora par les transferts d’argent soutiennent de manière substantielle ceux qui sont restés au pays et dont la situation s’empire au jour le jour. Le mouvement des combattants s’est propagé comme une traînée de poudre dans tout l’Occident notamment à la suite du contentieux électoral qui a opposé Joseph Kabila à Feu Étienne Tshisekedi en 2011. Plusieurs manifestations ont été organisées à Paris, Londres, Bruxelles, Washington, Ottawa etc…etc… pour dénoncer ce que les combattants considéraient comme étant le vol du vote du peuple mais aussi le soutien des gouvernements occidentaux à un régime supposé violent et antidémocratique sur fond d’occupation du pays par des troupes rwandaises ou des rebellions fantoches à la solde du gouvernement de Kigali.

Ainsi le Congolais de la diaspora qui pendant longtemps était perçu comme insouciant, flambeur, bling-bling, se réveillait de sa torpeur et prenait conscience de la nécessité qu’il y avait à changer les choses au pays. La propagande (de Kigali) les présentant comme des BMW2 les touchait dans leur amour propre.

Un peu comme des ardents néophytes convertis, les Congolais de la diaspora sont souhaité que les musiciens congolais, ces leaders d’opinion qui drainent des foules, prennent aussi leur part dans cette lutte pour la libération du pays. Mais ceux-ci pour des raisons plus ou moins avouables (voir plus bas) ont rechigné à jouer ce rôle, en se réfugiant derrière un apolitisme affiché, tout en chantant au pays pour la gloire des dirigeants…Cette attitude ambiguë a eu pour effet de creuser un immense fossé entre ces artistes jadis adulés de la diaspora. Un consensus s’est dégagé pour suspendre la production des concerts des artistes congolais tant que le pays ne sera pas sorti de l’œil du cyclone. Il s’agit au final d’une action purement symbolique pour marquer le drame que traverse le pays : plus de six millions des morts, des milliers des déplacés, des massacres à la pelle, et un état incapable d’assurer le minimum de sécurité pour ses habitants.

Le caractère symbolique de cette interdiction répond en lui-même aux critiques entendues ça et là sur le peu d’efficacité quant au but final qui serait la fin de l’actuel pouvoir de Kinshasa. Il s’agit là d’un faux procès. Pas plus que l’acte d’une femen urinant dans une église catholique ne change la position du pape sur l’avortement, l’interdiction des concerts a le mérite d’occuper l’espace médiatique sur la situation du Congo. La couverture médiatique de l’interdiction du concert de Watanabe ce 15 juillet 2017 en est la démonstration en temps réel. Il faut par la suite capitaliser au maximum pour communiquer par exemple sur ces fosses communes que l’on découvre chaque jour au Kasaï.

A ce niveau, on pourrait au minimum convenir que contrairement à ce qui se dit, les Combattants ne sont pas un regroupement des voyous, chômeurs ou de sans papiers mal organisés et fomenteurs des troubles. Derrière le côté festif ou agité des manifestations se profile une organisation plutôt bien huilée qui sait être efficace. Pour mémoire les concerts antérieurs (JB Mpiana, Fally Ipupa, …) ont été interdits en utilisant les voies les plus légales qui soient, ce qui traduit une bonne connaissance des procédures administratives et des différentes voies de recours. La problématique des échauffourées comme celles vécues ce 15 juillet à Paris sera abordée plus loin.

Quel rôle pour les artistes en temps de crise?

Deux postures3 sont possibles : celle de l’art pour l’art mettant l’accent sur la liberté absolue de l’artiste dans le processus de la création et celle de l’art engagé et enraciné dans le temps et dans l’espace.

La première posture est sourde, aveugle, muette, insensible et agueusique. Elle est nombriliste. Elle est une recherche absolue de beau pour le beau.

La deuxième posture est l’inverse exacte de la première : le processus de création s’inspire de la réalité sociale. L’art puise sa matière première dans le corps social. Il se fait par la force des choses la voix de ceux qui ne peuvent parler, il porte le cri de ceux qui, englués dans la survie quotidienne, ne peuvent plus lever la tête pour parler.

Dans le contexte actuel de l’Afrique en général et du Congo en particulier, de notre point de vue, la première posture est un luxe qu’un artiste conscient ne saurait revendiquer. Pour prendre un exemple actuel, comment peut-on ne pas évoquer d’une façon ou d’une autre, dans les productions artistiques la situation catastrophique que traversent nos compatriotes du Kasaï au nom d’un apolitisme plus ou moins assumé? Lequel apolitisme serait à géométrie variable car constamment les mêmes artistes font des clips et des chansons à la gloire des hommes de pouvoir, leur dédicacent leurs albums quand ils ne partagent par leur table. Le prétendu apolitisme est en réalité une forme d’hypocrisie ou de lâcheté. Cependant par honnêteté il convient de rappeler un élément important à prendre en compte dans la compréhension de la situation des musiciens. A en croire Adios Alemba dans une vidéo visible sur sa page Facebook ce 15 juillet 2017, les musiciens ne chanteraient pas pour le pouvoir de leur plein gré mais seraient souvent obligés. Il a explicitement cité l’exemple de son propre frère. Soit. Mais si l’on peut concevoir que le pouvoir de Kinshasa fasse pression sur les artistes, il faut néanmoins admettre qu’aller faire la campagne présidentielle d’un Paul Kagame ou d’un Denis Sassou Nguesso relève d’un choix assumé et ce au moment où ces deux dirigeants font montre d’une hostilité manifeste envers les populations congolaises…Il n’a jamais été question pour la plupart de ces artistes malheureusement le début du commencement d’une attitude révolutionnaire.

On pourrait citer Frantz Fanon sur le devoir de chaque génération de découvrir sa mission et de choisir soit de l’accomplir soit de la trahir. L’action des combattants est une interpellation à l’endroit de ces artistes pour qu’ils découvrent leur mission. S’ils choisissent de la trahir, ils en seront comptables devant l’Histoire.

Sortir de la crise?

N’étant ni musicien ni combattant, nous ne saurions avoir l’ambition de donner des leçons à qui que ce soit. Nous nous contentons de réfléchir à haute voix. D’une part il est important de crier haut et fort et par tous les moyens nécessaires le désarroi de tout un peuple meurtri et humilié depuis plus de vingt ans, d’autre part il est urgent de rappeler à l’élite du pays – y compris l’élite artistique – le rôle majeur qu ‘elle doit jouer pour sortir le peuple de la situation actuelle. Ces artistes étant des leaders d,opinion doivent absolument prendre leur part dans cette lutte. Ils ne peuvent se défiler!

Ne pourrait-on pas imaginer de faire de ces concerts des opportunités pour le travail de sensibilisation. Les modalités pratiques seraient à définir et à imaginer ensemble. On peut envisager qu’une chanson en Français, en Anglais et dans les grandes langues africaines (Swahili, Haoussa, Wolof, Lingala , Kikongo…) décrivant la situation actuelle soit composée et exécutée à chaque concert des artistes congolais voire africain. On peut accepter qu’une partie des bénéfices de ces concerts soit reversée à un fond de soutien pour les populations touchées par la guerre, on peut décider qu’un petit documentaire d’une dizaine de minutes montrant la situation du Congo soit diffusée avant ou pendant le concert etc…etc…

Ces propositions ne sont données qu’à titre purement illustratifs. Cependant, chercher la confrontation à tout prix comme l’on fait JB Mpiana, Fally Ipupa ou Héritier Watanabe ou les autres est contre-productif et ne peut que contribuer à cliver la communauté. On en a malheureusement encore eu l’illustration hier à Paris4.

Pour terminer, il convient d’avoir à l’esprit que toute horizontalisation de la lutte ne profite et ne peut profiter qu’à l’oppresseur. Le temps et l’énergie engagée dans une lutte horizontale est perdue pour la lutte verticale, l’objet même du combat, du bon combat.

Mawâdi N Mpembi

1Le terme Combattants est celui par lequel depuis bientôt 10 ans se désignent les opposants au régime au pouvoir à Kinshasa installés à l’étranger.

2BMW: Beer, Music and Women. Le Congolais seait seulement interessé par la bière, la musique et les femmes.

3Au fait l’embargo vise tous les leaders d’opinion. Les prédicateurs évangéliques et les hommes politiques sont également visés.

4On peut légitimement se poser la question de savoir qui a intérêt à ces provocations sachant très bien (l’expérience l’a suffisamment montré) que dans la configuration actuelle il est impossible d’avoir un grand concert à Paris, Londres ou Bruxelles.

Kimpa Vita la Fille de Ne Kongo

Les Mystères de Kinshasa

Malcolm X: « Je ne suis pas raciste »

A l’heure actuelle, avant de m’engager dans quoi que ce soit, je dois faire connaître clairement ma position. Elle est simple : je ne suis partisan d’aucune forme de racisme. Je ne crois en aucune forme de racisme. Je ne crois en aucune forme de discrimination ou de ségrégation. Je crois en l’Islam. Je suis musulman et je pense qu’il n’y a rien de mal à cela, qu’il n’y a rien de mauvais dans la religion islamique. Elle nous enseigne seulement à croire en Allah, notre Dieu. Ceux d’entre vous qui sont chrétiens croient sans doute au même Dieu car je pense que vous croyez au Dieu créateur de l’univers. C’est en ce Dieu que nous croyons, en le créateur de l’univers – la seule différence tient à ce que vous l’appelez Dieu tandis que nous l’appelons Allah. Les juifs l’appellent Jéhovah. Si vous compreniez l’hébreu, vous l’ appelleriez sans doute Jéhovah, vous aussi. Si vous compreniez l’Arabe, vous l’appelleriez sans doute Allah. Mais puisque l’homme blanc, votre ami, vous a, du temps de l’esclavage, dépouillés de votre langue, la seule langue que vous sachiez parler est la sienne. Vous connaissez la langue de votre ami, si bien que, lorsqu’il vous passe la corde au cou, vous invoquez Dieu, tandis qu’il invoque Dieu. Et vous vous demandez pourquoi celui que vous invoquez ne vous répond jamais …

Elijah Muhammad nous avait enseigné que l’homme blanc n’était pas autorisé à pénétrer dans La Mecque et nous tous, qui le suivions, nous le croyions … Quand je suis allé en Arabie et que je me suis rendu à La Mecque, et que j’ai vu ces gens, blonds, les yeux bleus, la peau claire, et tout et tout, j’ai dit : « Bon » , mais je les ai regardés de prés. Et j’ai remarqué que, s’ils étaient blancs et se disaient tels, il y avait toutefois une différence entre eux et ceux d’ici. Voici cette différence essentielle : en Asie, dans le monde arabe, en Afrique, là où il se trouve des musulmans, si vous en rencontrez un qui se déclare blanc, il ne fait qu’utiliser un adjectif pour décrire l’une de ses caractéristiques accessoires, rien de plus : il est blanc.

Mais quand le blanc des Etats-Unis vous dit qu’il est blanc, il entend autre chose par là. Ecoutez le ton qu’il prend : pour lui, se dire blanc, c’est se déclarer le patron. C’est vrai, c’est ce que « blanc » veut dire dans cette langue-ci. Vous connaissez l’expression « libre, blanc et majeur » ; elle est de lui. Il vous fait savoir par là que blanc signifie – libre et maître.

Il est là-haut, et lorsqu’il dit qu’il est blanc, le ton de sa voix change un peu. Je sais que vous me comprenez …

Quoique j’aie constaté que l’Islam est une religion de fraternité, j’ai dû également affronter la réalité. Il a fallu retrouver cette société américaine qui ne pratique pas la fraternité. Je vis dans une société qui pourrait prôner la fraternité le dimanche mais ne la pratique pas un seul jour de la semaine. La société américaine ne connaît pas la fraternité. Elle est essentiellement dominée par les racistes et les ségrégationnistes qui détiennent à Washington des postes dirigeants. De Washington, ils font subir les mêmes formes d’oppression brutale aux peuples à peau sombre du Vietnam du Nord et du Sud, ou du Congo, ou de Cuba, ou de tout autre pays du monde qu’ils s’efforcent d’exploiter et d’opprimer. Le gouvernement de cette société n’hésite pas à faire subir aux peuples à peau sombre du monde entier les châtiments les plus féroces et l’oppression la plus brutale. Voyez ce qui se passe en ce moment même à Saigon, à Hanoi, au Congo et ailleurs. Ils recourent à la violence lorsque leurs intérêts sont en jeu. Mais en dépit de tout ce déploiement de violence sur le plan international, on attend de vous et de moi que nous soyons non violents lorsque nous ne demandons qu’un petit peu de liberté. Ils sont violents en Corée, violents en Allemagne, violents dans le Sud du Pacifique, violents à Cuba, violents partout où ils vont. Mais lorsqu’il s’agit pour nous de nous protéger des lyncheurs, voilà qu’ils nous disent d’être non violents.

C’est une honte. Car on nous gagne à la non-violence par ruse, et lorsqu’il en est un qui se dresse et parle comme je viens de faire, ils disent : « Mais, c’est un partisan de la violence. » N’est-ce pas ce qu’ils disent ? Chaque fois que vous ouvrez votre journal, vous constatez que l’un de ces machins-là y écrit que je suis partisan de la violence. Je n’ai jamais été partisan de quelque forme de violence que ce soit. J’ai seulement dit que les noirs, victimes des violences organisées que perpètrent à nos dépens le Klan, les Citizens Councils et de nombreuses autres organisations du même acabit, que les noirs doivent se défendre. Quand je dis que nous devons nous défendre contre la violence d’autrui, ils usent habilement de leur presse pour faire croire au monde que j’appelle à la violence, un point c’est tout. Je n’appellerais personne à la violence sans motif. Mais je pense que les noirs de ce pays auront plus de raisons que tout autre peuple au monde de se dresser pour leur propre défense, quitte à briser autant d’échines et à casser autant de têtes qu’il faudra. […]

Je ne crois pas en la violence, c’est pourquoi je veux y mettre fin. Vous ne parviendrez pas à y mettre fin au moyen de l’amour, de l’amour des choses d’ici-bas. Non ! Tout ce que nous demandons, c’est une vigoureuse action auto défensive que nous nous sentons en droit de susciter par n’importe quel moyen.

Ce genre de propos nous vaut d’être traités par la presse de racistes et de gens « violents à rebours ». C’est comme ça qu’ils vous rendent cinglés. Ils vous font croire que si vous essayez d’empêcher le Klan de vous lyncher, vous pratiquez la violence à rebours. Suivez-moi bien : j’en entends parmi vous un grand nombre qui répètent comme des perroquets les propos de « l’homme ». Vous dites : « je ne veux pas imiter à rebours les hommes du Ku-Klux-Klan. » Eh bien, si un criminel armé d’un fusil vient rôder autour de votre maison, mon frère, pour cette unique raison qu’il a un fusil, et qu’il cambriole votre maison, ce voleur, si vous saisissez votre fusil pour le chasser de chez vous, cela ne fait pas de vous un voleur. Mais non, « l’homme » use sur vous d’une astucieuse forme de logique. Je le déclare, il est temps que les noirs s’unissent pour mener ensemble l’action nécessaire pour leur arracher leurs cagoules, afin qu’ils cessent de faire peur aux nôtres. C’est tout. Lorsque nous disons cela, leur presse nous traite de « racistes à rebours ». « Ne combattez que dans le respect des règles fondamentales établies par ceux contre lesquels vous luttez. » C’est de la folie, mais cela montre comment ils font. En manipulant habilement la presse, ils parviennent à faire prendre la victime pour le criminel et le criminel pour la victime. […]

Une des astuces dont ils usent pour nous faire cette réputation de criminels consiste à prendre des statistiques et à les faire ingurgiter au public, et, en particulier au public blanc, par l’intermédiaire de la presse. Car le public blanc n’est pas seulement composé de gens mal intentionnés : il compte aussi des gens bien intentionnés. Quoi qu’il se prépare à faire, le gouvernement, à tous les niveaux, veut toujours avoir l’opinion pour lui. Au niveau local, ils publient dans leur presse des statistiques qui montrent à l’opinion que le taux de criminalité est considérable dans notre communauté ; c’est ainsi qu’ils nous font une réputation : à force de voir la presse mettre l’accent sur ce haut niveau de la criminalité, les gens finissent par considérer la communauté noire comme une communauté de criminels.

Alors, quiconque appartient à la communauté noire peut être interpellé dans la rue : « Haut les mains ! », et vous voilà au tapis. Vous aurez beau être un Oncle Tom, docteur, avocat, prêtre ou que sais-je encore : quelle que soit votre situation professionnelle, vous constaterez que l’on s’en prend à vous tout aussi bien qu’à l’homme de la rue. Tout simplement parce que vous êtes noir et que vous vivez dans une communauté noire que l’on a présentée comme une communauté de criminels. En acceptant de vous voir sous ce jour, l’opinion fraie la voie à ceux qui veulent soumettre la communauté à un régime policier – on peut recourir à toutes les violences imaginables pour réprimer les noirs, puisque, de toutes façons, ce sont des criminels. Qui nous a fait cette réputation ? C’est, encore une fois, la presse, qui s’est laissé utiliser dans ce sens par le pouvoir ou par ses éléments racistes. […]

Vous savez bien, vous-mêmes, qu’il fut un temps où nous haïssions tout ce qui en nous était africain. Nous haïssions nos têtes, la forme de notre nez ; nous voulions avoir ce nez, vous savez, en bec de colombe ; nous haïssions la couleur de notre peau et le sang africain qui coulait dans nos veines. A force de haïr nos traits, notre peau, notre sang, eh bien, nous devions finir par nous haïr nous-mêmes. Et nous nous haïssions nous mêmes. Notre couleur devenait pour nous une chaîne – nous sentions qu’elle était une entrave à nos mouvements ; notre couleur devenait pour nous une sorte de prison dans laquelle nous nous sentions reclus et qui nous empêchait d’aller où bon nous semblait. Nous sentions que toutes ces restrictions étaient uniquement fondées sur notre couleur ; tant que nous nous sentirions emprisonnés, enchaînés, pris au piège par notre peau, nos traits et notre sang de noirs, notre réaction psychologique devait automatiquement consister à prendre en haine cette peau, ces traits et ce sang qui étaient pour nous des entraves. Et nous les prenions en haine.

Dans ces conditions, nous nous sentions inférieurs, incompétents et désemparés. Lorsque ce sentiment s’emparait de nous, nous chargions quelqu’un d’autre de nous montrer la voie ; nous ne faisions pas confiance pour cela à un autre noir ni à d’autres noirs. En ce temps-là, nous ne leur faisions pas confiance. Nous pensions qu’un noir était tout juste bon à jouer d’un instrument à vent – oui, à produire des sons, à vous réjouir de quelques chansons, et autres activités du même genre. Mais pour les affaires sérieuses, lorsqu’il y allait de notre nourriture, de notre habillement, de nos toits, et de notre éducation, c’est à « l’homme » que nous nous adressions. Jamais nous ne songions à obtenir ce que nous voulions par nos propres moyens, jamais nous ne concevions l’action à mener comme notre propre affaire. Parce que nous nous sentions désemparés. Ce sentiment provenait de la haine que nous avions de nous-mêmes. Et cette haine elle-même découlait de notre haine pour tout ce qui était africain … […]

Si le mouvement Black Muslim s’est développé, c’est, entre autres raisons, parce qu’il mettait l’accent sur tout ce qui était africain. C’est en cela que réside le secret de son succès. Sang africain, ascendance africaine, culture africaine, attaches africaines. Et – voilà qui vous surprendra – nous nous sommes aperçus que, dans les profondeurs de son subconscient, le noir de ce pays est encore plus africain qu’il n’est américain. Il s’imagine être plus américain qu’africain, parce que « l’homme » le trompe, lui lave le cerveau chaque jour. L’ « homme » lui dit et lui répète : « Vous êtes américain ». Mais mon vieux, comment pouvez-vous vous prendre pour un Américain, alors que jamais vous n’avez été traité en Américain dans ce pays ? Jamais vous ne l’avez été, jamais. Supposons que dix hommes soient à table, en train de dîner, et que j’entre et aille m’asseoir à leur table. Ils mangent ; mais devant moi il y a une assiette vide. Le fait que nous soyons tous assis à la même table suffit-il à faire de nous tous des dîneurs ? Je ne dîne pas tant qu’on ne me laisse pas prendre ma part du repas. Il ne suffit pas d’être assis à la même table que les dîneurs pour dîner : voilà ce que vous devez vous mettre dans la tête, noirs de ce pays.

Il ne suffit pas de vivre dans ce pays pour être américain. Il en faut davantage pour le devenir. Vous devez goûter les fruits de l’américanisme. Ce ne sont pas ses fruits, mais ses épines que vous avez goûtées. Des chardons, oui, mais des fruits, non pas. Pour avoir ces fruits, vous avez combattu plus âprement que l’homme blanc, mais votre lutte vous a moins rapporté. Lorsqu’ils vous ont fait endosser l’uniforme et qu’ils vous ont envoyés à l’étranger, vous avez mis plus d’ardeur qu’eux à vous battre. Mais oui, je vous connais bien – pour eux, vous savez vous battre. […]

Pour conclure, je tiens à dire que jusqu’à présent l’administration a usé d’une méthode astucieuse qui consiste à faire semblant de chercher à résoudre le problème, alors que ce n’est pas cela qu’ils cherchent. Ils se sont attaqués aux conséquences, mais jamais à la cause. Ils ne nous ont fait que des concessions symboliques. Le symbolisme ne profite qu’à un très petit nombre d’entre nous ; il ne profite jamais aux masses. Or, ce sont les masses qui ont un problème, pas les membres de la minorité. Celui qui bénéficie du symbolisme ne tient de toute façon pas à nous côtoyer – et c’est pourquoi il s’attache au symbole […]

Je le répète, je ne suis pas raciste. Je ne crois en aucune forme de ségrégation. Je suis partisan de la fraternité à l’égard de tout le monde, mais je ne crois pas qu’il faille imposer la fraternité à des gens qui n’en veulent pas. Pratiquons-la entre nous, et si d’autres veulent la pratiquer à notre égard, nous accepterons de leur rendre la pareille. Mais je ne pense pas que nous devions chercher à aimer qui ne nous aime pas.

MALCOLM X, le 14 février 1965
http://www.oulala.net/Portail/spip.php?article1297

Obenga parle de la Renaissance africaine