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Malcolm X: « Je ne suis pas raciste »

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A l’heure actuelle, avant de m’engager dans quoi que ce soit, je dois faire connaître clairement ma position. Elle est simple : je ne suis partisan d’aucune forme de racisme. Je ne crois en aucune forme de racisme. Je ne crois en aucune forme de discrimination ou de ségrégation. Je crois en l’Islam. Je suis musulman et je pense qu’il n’y a rien de mal à cela, qu’il n’y a rien de mauvais dans la religion islamique. Elle nous enseigne seulement à croire en Allah, notre Dieu. Ceux d’entre vous qui sont chrétiens croient sans doute au même Dieu car je pense que vous croyez au Dieu créateur de l’univers. C’est en ce Dieu que nous croyons, en le créateur de l’univers – la seule différence tient à ce que vous l’appelez Dieu tandis que nous l’appelons Allah. Les juifs l’appellent Jéhovah. Si vous compreniez l’hébreu, vous l’ appelleriez sans doute Jéhovah, vous aussi. Si vous compreniez l’Arabe, vous l’appelleriez sans doute Allah. Mais puisque l’homme blanc, votre ami, vous a, du temps de l’esclavage, dépouillés de votre langue, la seule langue que vous sachiez parler est la sienne. Vous connaissez la langue de votre ami, si bien que, lorsqu’il vous passe la corde au cou, vous invoquez Dieu, tandis qu’il invoque Dieu. Et vous vous demandez pourquoi celui que vous invoquez ne vous répond jamais …

Elijah Muhammad nous avait enseigné que l’homme blanc n’était pas autorisé à pénétrer dans La Mecque et nous tous, qui le suivions, nous le croyions … Quand je suis allé en Arabie et que je me suis rendu à La Mecque, et que j’ai vu ces gens, blonds, les yeux bleus, la peau claire, et tout et tout, j’ai dit : « Bon » , mais je les ai regardés de prés. Et j’ai remarqué que, s’ils étaient blancs et se disaient tels, il y avait toutefois une différence entre eux et ceux d’ici. Voici cette différence essentielle : en Asie, dans le monde arabe, en Afrique, là où il se trouve des musulmans, si vous en rencontrez un qui se déclare blanc, il ne fait qu’utiliser un adjectif pour décrire l’une de ses caractéristiques accessoires, rien de plus : il est blanc.

Mais quand le blanc des Etats-Unis vous dit qu’il est blanc, il entend autre chose par là. Ecoutez le ton qu’il prend : pour lui, se dire blanc, c’est se déclarer le patron. C’est vrai, c’est ce que « blanc » veut dire dans cette langue-ci. Vous connaissez l’expression « libre, blanc et majeur » ; elle est de lui. Il vous fait savoir par là que blanc signifie – libre et maître.

Il est là-haut, et lorsqu’il dit qu’il est blanc, le ton de sa voix change un peu. Je sais que vous me comprenez …

Quoique j’aie constaté que l’Islam est une religion de fraternité, j’ai dû également affronter la réalité. Il a fallu retrouver cette société américaine qui ne pratique pas la fraternité. Je vis dans une société qui pourrait prôner la fraternité le dimanche mais ne la pratique pas un seul jour de la semaine. La société américaine ne connaît pas la fraternité. Elle est essentiellement dominée par les racistes et les ségrégationnistes qui détiennent à Washington des postes dirigeants. De Washington, ils font subir les mêmes formes d’oppression brutale aux peuples à peau sombre du Vietnam du Nord et du Sud, ou du Congo, ou de Cuba, ou de tout autre pays du monde qu’ils s’efforcent d’exploiter et d’opprimer. Le gouvernement de cette société n’hésite pas à faire subir aux peuples à peau sombre du monde entier les châtiments les plus féroces et l’oppression la plus brutale. Voyez ce qui se passe en ce moment même à Saigon, à Hanoi, au Congo et ailleurs. Ils recourent à la violence lorsque leurs intérêts sont en jeu. Mais en dépit de tout ce déploiement de violence sur le plan international, on attend de vous et de moi que nous soyons non violents lorsque nous ne demandons qu’un petit peu de liberté. Ils sont violents en Corée, violents en Allemagne, violents dans le Sud du Pacifique, violents à Cuba, violents partout où ils vont. Mais lorsqu’il s’agit pour nous de nous protéger des lyncheurs, voilà qu’ils nous disent d’être non violents.

C’est une honte. Car on nous gagne à la non-violence par ruse, et lorsqu’il en est un qui se dresse et parle comme je viens de faire, ils disent : « Mais, c’est un partisan de la violence. » N’est-ce pas ce qu’ils disent ? Chaque fois que vous ouvrez votre journal, vous constatez que l’un de ces machins-là y écrit que je suis partisan de la violence. Je n’ai jamais été partisan de quelque forme de violence que ce soit. J’ai seulement dit que les noirs, victimes des violences organisées que perpètrent à nos dépens le Klan, les Citizens Councils et de nombreuses autres organisations du même acabit, que les noirs doivent se défendre. Quand je dis que nous devons nous défendre contre la violence d’autrui, ils usent habilement de leur presse pour faire croire au monde que j’appelle à la violence, un point c’est tout. Je n’appellerais personne à la violence sans motif. Mais je pense que les noirs de ce pays auront plus de raisons que tout autre peuple au monde de se dresser pour leur propre défense, quitte à briser autant d’échines et à casser autant de têtes qu’il faudra. […]

Je ne crois pas en la violence, c’est pourquoi je veux y mettre fin. Vous ne parviendrez pas à y mettre fin au moyen de l’amour, de l’amour des choses d’ici-bas. Non ! Tout ce que nous demandons, c’est une vigoureuse action auto défensive que nous nous sentons en droit de susciter par n’importe quel moyen.

Ce genre de propos nous vaut d’être traités par la presse de racistes et de gens « violents à rebours ». C’est comme ça qu’ils vous rendent cinglés. Ils vous font croire que si vous essayez d’empêcher le Klan de vous lyncher, vous pratiquez la violence à rebours. Suivez-moi bien : j’en entends parmi vous un grand nombre qui répètent comme des perroquets les propos de « l’homme ». Vous dites : « je ne veux pas imiter à rebours les hommes du Ku-Klux-Klan. » Eh bien, si un criminel armé d’un fusil vient rôder autour de votre maison, mon frère, pour cette unique raison qu’il a un fusil, et qu’il cambriole votre maison, ce voleur, si vous saisissez votre fusil pour le chasser de chez vous, cela ne fait pas de vous un voleur. Mais non, « l’homme » use sur vous d’une astucieuse forme de logique. Je le déclare, il est temps que les noirs s’unissent pour mener ensemble l’action nécessaire pour leur arracher leurs cagoules, afin qu’ils cessent de faire peur aux nôtres. C’est tout. Lorsque nous disons cela, leur presse nous traite de « racistes à rebours ». « Ne combattez que dans le respect des règles fondamentales établies par ceux contre lesquels vous luttez. » C’est de la folie, mais cela montre comment ils font. En manipulant habilement la presse, ils parviennent à faire prendre la victime pour le criminel et le criminel pour la victime. […]

Une des astuces dont ils usent pour nous faire cette réputation de criminels consiste à prendre des statistiques et à les faire ingurgiter au public, et, en particulier au public blanc, par l’intermédiaire de la presse. Car le public blanc n’est pas seulement composé de gens mal intentionnés : il compte aussi des gens bien intentionnés. Quoi qu’il se prépare à faire, le gouvernement, à tous les niveaux, veut toujours avoir l’opinion pour lui. Au niveau local, ils publient dans leur presse des statistiques qui montrent à l’opinion que le taux de criminalité est considérable dans notre communauté ; c’est ainsi qu’ils nous font une réputation : à force de voir la presse mettre l’accent sur ce haut niveau de la criminalité, les gens finissent par considérer la communauté noire comme une communauté de criminels.

Alors, quiconque appartient à la communauté noire peut être interpellé dans la rue : « Haut les mains ! », et vous voilà au tapis. Vous aurez beau être un Oncle Tom, docteur, avocat, prêtre ou que sais-je encore : quelle que soit votre situation professionnelle, vous constaterez que l’on s’en prend à vous tout aussi bien qu’à l’homme de la rue. Tout simplement parce que vous êtes noir et que vous vivez dans une communauté noire que l’on a présentée comme une communauté de criminels. En acceptant de vous voir sous ce jour, l’opinion fraie la voie à ceux qui veulent soumettre la communauté à un régime policier – on peut recourir à toutes les violences imaginables pour réprimer les noirs, puisque, de toutes façons, ce sont des criminels. Qui nous a fait cette réputation ? C’est, encore une fois, la presse, qui s’est laissé utiliser dans ce sens par le pouvoir ou par ses éléments racistes. […]

Vous savez bien, vous-mêmes, qu’il fut un temps où nous haïssions tout ce qui en nous était africain. Nous haïssions nos têtes, la forme de notre nez ; nous voulions avoir ce nez, vous savez, en bec de colombe ; nous haïssions la couleur de notre peau et le sang africain qui coulait dans nos veines. A force de haïr nos traits, notre peau, notre sang, eh bien, nous devions finir par nous haïr nous-mêmes. Et nous nous haïssions nous mêmes. Notre couleur devenait pour nous une chaîne – nous sentions qu’elle était une entrave à nos mouvements ; notre couleur devenait pour nous une sorte de prison dans laquelle nous nous sentions reclus et qui nous empêchait d’aller où bon nous semblait. Nous sentions que toutes ces restrictions étaient uniquement fondées sur notre couleur ; tant que nous nous sentirions emprisonnés, enchaînés, pris au piège par notre peau, nos traits et notre sang de noirs, notre réaction psychologique devait automatiquement consister à prendre en haine cette peau, ces traits et ce sang qui étaient pour nous des entraves. Et nous les prenions en haine.

Dans ces conditions, nous nous sentions inférieurs, incompétents et désemparés. Lorsque ce sentiment s’emparait de nous, nous chargions quelqu’un d’autre de nous montrer la voie ; nous ne faisions pas confiance pour cela à un autre noir ni à d’autres noirs. En ce temps-là, nous ne leur faisions pas confiance. Nous pensions qu’un noir était tout juste bon à jouer d’un instrument à vent – oui, à produire des sons, à vous réjouir de quelques chansons, et autres activités du même genre. Mais pour les affaires sérieuses, lorsqu’il y allait de notre nourriture, de notre habillement, de nos toits, et de notre éducation, c’est à « l’homme » que nous nous adressions. Jamais nous ne songions à obtenir ce que nous voulions par nos propres moyens, jamais nous ne concevions l’action à mener comme notre propre affaire. Parce que nous nous sentions désemparés. Ce sentiment provenait de la haine que nous avions de nous-mêmes. Et cette haine elle-même découlait de notre haine pour tout ce qui était africain … […]

Si le mouvement Black Muslim s’est développé, c’est, entre autres raisons, parce qu’il mettait l’accent sur tout ce qui était africain. C’est en cela que réside le secret de son succès. Sang africain, ascendance africaine, culture africaine, attaches africaines. Et – voilà qui vous surprendra – nous nous sommes aperçus que, dans les profondeurs de son subconscient, le noir de ce pays est encore plus africain qu’il n’est américain. Il s’imagine être plus américain qu’africain, parce que « l’homme » le trompe, lui lave le cerveau chaque jour. L’ « homme » lui dit et lui répète : « Vous êtes américain ». Mais mon vieux, comment pouvez-vous vous prendre pour un Américain, alors que jamais vous n’avez été traité en Américain dans ce pays ? Jamais vous ne l’avez été, jamais. Supposons que dix hommes soient à table, en train de dîner, et que j’entre et aille m’asseoir à leur table. Ils mangent ; mais devant moi il y a une assiette vide. Le fait que nous soyons tous assis à la même table suffit-il à faire de nous tous des dîneurs ? Je ne dîne pas tant qu’on ne me laisse pas prendre ma part du repas. Il ne suffit pas d’être assis à la même table que les dîneurs pour dîner : voilà ce que vous devez vous mettre dans la tête, noirs de ce pays.

Il ne suffit pas de vivre dans ce pays pour être américain. Il en faut davantage pour le devenir. Vous devez goûter les fruits de l’américanisme. Ce ne sont pas ses fruits, mais ses épines que vous avez goûtées. Des chardons, oui, mais des fruits, non pas. Pour avoir ces fruits, vous avez combattu plus âprement que l’homme blanc, mais votre lutte vous a moins rapporté. Lorsqu’ils vous ont fait endosser l’uniforme et qu’ils vous ont envoyés à l’étranger, vous avez mis plus d’ardeur qu’eux à vous battre. Mais oui, je vous connais bien – pour eux, vous savez vous battre. […]

Pour conclure, je tiens à dire que jusqu’à présent l’administration a usé d’une méthode astucieuse qui consiste à faire semblant de chercher à résoudre le problème, alors que ce n’est pas cela qu’ils cherchent. Ils se sont attaqués aux conséquences, mais jamais à la cause. Ils ne nous ont fait que des concessions symboliques. Le symbolisme ne profite qu’à un très petit nombre d’entre nous ; il ne profite jamais aux masses. Or, ce sont les masses qui ont un problème, pas les membres de la minorité. Celui qui bénéficie du symbolisme ne tient de toute façon pas à nous côtoyer – et c’est pourquoi il s’attache au symbole […]

Je le répète, je ne suis pas raciste. Je ne crois en aucune forme de ségrégation. Je suis partisan de la fraternité à l’égard de tout le monde, mais je ne crois pas qu’il faille imposer la fraternité à des gens qui n’en veulent pas. Pratiquons-la entre nous, et si d’autres veulent la pratiquer à notre égard, nous accepterons de leur rendre la pareille. Mais je ne pense pas que nous devions chercher à aimer qui ne nous aime pas.

MALCOLM X, le 14 février 1965
http://www.oulala.net/Portail/spip.php?article1297

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